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Dédiée à La Pompadour, cette nouvelle fait partie de l'ouvrage D'amour & de Vin (La Presqu'Île, Bordeaux 2001) écrit par Vincent Pousson et récompensé notamment par le Prix de littérature gourmande du Salon international de Périgueux 2002 et le Prix International Cookbook Review 2003. Son titre est "Entre 2 âges"

"En fait, il vous faut dérouler le film à l’envers. Partir de ce moment d’intimité volée, tôt le matin, alors que le Monde se recompose et camoufle ses cernes au sortir d’une nuit houleuse et délicieuse à la fois. Ce genre de nuit dont l’itinéraire sinueux ne peut se reconstituer qu’au terme du chemin.
Vous êtes appuyé contre le chambranle de la salle de bain, une tasse de café à la main. Un peu étonné que les litres de vin que vous avez partagés ne pèsent pas plus sur votre conscience. Et sur son visage. Un vin assurément trop vieux. Rendez-vous compte : quinze ans. quinze ans pour un corbières, c’est beaucoup ! Au mieux, escomptiez-vous le souvenir d’un bouquet somptueux, présage d’une bouche maigrelette, fanée. Au mieux…
Son buste drapé se penche en avant, comme si elle allait embrasser ce miroir effrayant. Son âge — oui, son âge ! Avouez que vous vous êtes posé la question, hier soir — ne vous intéresse plus. Hautaine sur ces talons qui la rassurent, elle dessine des cercles et des ovales rouge foncé autour de sa bouche. Observez bien la graisse bordeaux du bâtonnet biseauté ; elle vient combler les légers interstices qui meublent la périphérie de ses lèvres. De fines crevasses verticales, comme de timides rayons de détresse. Des rides. L’horrible mot est lâché — horrible selon elle, pour vous c’est peut-être différent. Alors le tube passe et repasse, comble, lisse, égalise.
Et de nouveau, vos papilles ressuscitent les sensations si fines qu’à fait naître le vin à la robe tuilée. Soyez beau joueur, au début, vous n’y avez pas cru. « Quand les tannins se dessèchent, que le liquide se décharne, la vieillesse est un naufrage », affirmez-vous souvent. Vous n’y avez pas cru jusqu’à ce que s’emparent de vos pauvres petites certitudes les arômes puissants, matures et distingués de ce que vous vous êtes mis à regarder comme un grand châteauneuf-du-pape. Jusqu’à ce que vous vous laissiez aller. Jusqu’à ce que vous basculiez, par la grâce de l’extrême raffinement du menthol.
Vous ne fixez plus que cette bouche. Très exactement cette double paire de guillemets que le sourire ou l’extase dessinent à la commissure de ses lèvres. Notez que ces rides-là sont pardonnées d’avance puisqu’on les dit d’expression. C’est à cet endroit précisément que finit le goût de sa peau pour commencer celui de sa bouche. Vous passez un doigt distrait sur les goutelettes d’eau qui perlent entre ses omoplates, juste sous ces boucles de cheveux qu’elle va bientôt remettre en ordre. Et vous songez à sa salive. Non pas celle que vous partagez distraitement alors que vos langues se mélangent, je parle de cette salive dont elle joue savamment. Que vous sentez couler. Que vous avez sûrement bue.
Comme vous avez bu ce vin que l’âge a dépouillé de ses artifices, de certaines vanités, de lenteurs inutiles. De ce vin qui justement ne maquille pas sa sensualité profonde. De ce vin qui, connaissant trop bien la valeur du temps, va à l’essentiel.
Assurément, les caresses expertes et lentement mûries de la Cuvée des Pompadours de la cave d’Embres-et-Castelmaure ne peuvent s’exprimer que sur le nombril d’une femme qui, entre deux âges, a décidé de réveiller en vous toute la jeunesse du Monde."